Vers un yoga nomade

 

Un promeneur, dos au monde, tourné vers l’inconnu: Le Voyageur contemplant une mer de nuages du peintre romantique allemand C. D. Friedrich n’est pas un conquérant, ni un pèlerin en quête de vérité, mais un être en suspens, entre ciel et terre, contemplant une mer de brume, ouvert à ce qui surgit. C’est ainsi que Deleuze et Guattari esquissent dans Mille Plateaux (1980) ce qu’ils appellent la « pensée nomade » , un savoir sans demeure, sans origine ni destination fixes, qui avance par glissements, suivant des lignes de fuite. À l’inverse, ils présentent la « pensée sédentaire », celle des institutions, des dogmes, celle qui trace des frontières, organise et transmet verticalement des vérités établies. Si la pensée nomade circule, indisciplinée, résistant aux formes closes, sans chercher à produire des certitudes, la pensée sédentaire fige et hiérarchise, découpe l’espace, balise les chemins, érige des frontières entre le vrai et le faux, le bon et le mauvais. Là où la pensée nomade invite à une errance féconde dans les plis du sensible, la pensée sédentaire le découpe en surfaces planes, mesurables. Elle institue des normes, des disciplines et devient ainsi outil de pouvoir. Le nomadisme n’implique pas nécessairement le mouvement physique. Être nomade, ce n’est pas toujours se déplacer dans l’espace, mais habiter autrement : résister à la capture, demeurer dans l’ouvert. Le nomade peut très bien rester au même endroit, mais sa manière d’être, de penser, de sentir, échappe aux logiques de contrôle et d’assignation.

Dans le champ du yoga, cette tension se rejoue pleinement. D’un côté, une transmission codifiée, parfois figée dans des formes devenues prescriptives , des postures normées, alignements obligés, séquences fixes, parcours de formation standardisés. De l’autre, des tentatives de faire vibrer le yoga autrement, comme une pratique affranchie des cadres, se jouant des repères, échappant à la capture. Le nomade n’est pas forcément « moderne », pas plus que le sédentaire ne serait « traditionnel ». Ce que le nomadisme remet en jeu, ce n’est pas une époque ni un style, mais la façon même dont on habite un savoir, un corps: avec ou sans clôture.

Repenser le yoga à partir de la pensée nomade, c’est accepter de ne plus savoir à l’avance où l’on va, laisser le corps tracer ses propres lignes de fuite, désapprendre les certitudes figées, accompagner les devenirs, les transitions. On peut pratiquer un yoga profondément nomade sans jamais quitter son tapis. Il suffit que la posture ne soit pas une forme à reproduire mais une écoute à approfondir, que le souffle ne soit pas régulé par une norme, mais exploré comme un territoire, que l’attention ne cherche pas à s’installer, mais puisse circuler librement. Le nomadisme n’est donc pas une errance géographique, mais une qualité de présence et une invitation à rester ouvert, à cultiver un yoga vivant, indocile, où chaque instant devient un point de départ sans horizon tracé.

Ananda Ceballos
Ananda Ceballos
Psychologue et docteure en philosophie. Passionnée par l’histoire du yoga, elle l’enseigne depuis 20 ans dans plusieurs écoles de formation d'enseignants de yoga, aussi bien en France qu'en Espagne. Ananda aime tisser des liens entre pensée, mouvement et expérience du corps. Sa pratique s’inspire de l'approche du yoga de Vanda Scaravelli : un yoga simple, curieux et vivant.

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